Nouvelles histoires extraordinaires

By Edgar Allan Poe

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proie.--À
quelle nourriture,--pensai-je,--ont ils été accoutumés dans ce puits?

Excepté un petit reste, ils avaient dévoré, en dépit de tous mes efforts
pour les en empêcher, le contenu du plat. Ma main avait contracté une
habitude de va-et-vient, de balancement vers le plat; et, à la longue,
l'uniformité machinale du mouvement lui avait enlevé toute son
efficacité. Dans sa voracité cette vermine fixait souvent ses dents
aiguës dans mes doigts. Avec les miettes de la viande huileuse et épicée
qui restait encore, je frottai fortement le bandage partout où je pus
l'atteindre; puis, retirant ma main du sol, je restai immobile et sans
respirer.

D'abord les voraces animaux furent saisis et effrayés du changement,--de
la cessation du mouvement. Ils prirent l'alarme et tournèrent le dos;
plusieurs regagnèrent le puits; mais cela ne dura qu'un moment. Je
n'avais pas compté en vain sur leur gloutonnerie. Observant que je
restais sans mouvement, un ou deux des plus hardis grimpèrent sur le
châssis et flairèrent la sangle. Cela me parut le signal d'une invasion
générale. Des troupes fraîches se précipitèrent hors du puits. Ils
s'accrochèrent au bois,--ils l'escaladèrent et sautèrent par centaines
sur mon corps. Le mouvement régulier du pendule ne les troublait pas le
moins du monde. Ils évitaient son passage et travaillaient activement
sur le bandage huilé. Ils se pressaient,--ils fourmillaient et
s'amoncelaient incessamment sur moi; ils se tortillaient sur ma gorge;
leurs lèvres froides cherchaient les miennes; j'étais à moitié suffoqué
par leur poids multiplié; un dégoût, qui n'a pas de nom dans le monde,
soulevait ma poitrine et glaçait mon coeur comme un pesant vomissement.
Encore une minute, et je sentais que l'horrible opération serait finie.
Je sentais positivement le relâchement du bandage; je savais qu'il
devait être déjà coupé en plus d'un endroit. Avec une résolution
surhumaine, je restai _immobile_. Je ne m'étais pas trompé dans mes
calculs,--je n'avais pas souffert en vain. À la longue, je sentis que
j'étais _libre_. La sangle pendait en lambeaux autour de mon corps; mais
le mouvement du pendule attaquait déjà ma poitrine; il avait fendu la
serge de ma robe; il avait coupé la chemise de dessous; il fit encore
deux oscillations,--et une sensation de douleur aiguë traversa tous mes
nerfs. Mais l'instant du salut était arrivé. À un geste de ma main, mes
libérateurs s'enfuirent tumultueusement. Avec un mouvement tranquille et
résolu,--prudent et oblique,--lentement et en m'aplatissant,--je me
glissai hors de l'étreinte du bandage et des atteintes du cimeterre.
Pour le moment du moins, _j'étais libre_.

Libre!--et dans la griffe de l'Inquisition! J'étais à peine sorti de mon
grabat d'horreur, j'avais à peine fait quelques pas sur le pavé de la
prison,

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